La retraite des Zouaves en 1914

Le 23 août, le 4e Zouaves s’est battu merveilleusement. Il a le droit de ne plus oublier le nom de Tarciennes. Mais la grande bataille de Charleroi est finie : elle est perdue. Malgré leur élan, nos troupes, débordées par des forces supérieures, doivent reculer.

La 38e Division a quitté le 3e Corps pour être rattachée au 18e qui doit protéger la retraite. La 38e Division est à l’extrême arrière-garde. II s’agit de retarder la marche de l’ennemi pour permettre à la 5e Armée de se reformer. Rôle ingrat et hérissé de difficultés.

Le 24 août, à 3h30, on réveille les hommes harassés déjà par les émotions de la veille. Il faut partir : les obus allemands se rapprochent et suivent. Par Fraire, Vogenée, Silenrieux, Boussu-les-Walcourt, sur les routes où trois jours auparavant ils semaient la confiance, les Zouaves repassent tristes, mais en bon ordre : mitrailleuses à l’arrière-garde, compagnies de protection sur les flancs. Ils se sentent toujours forts et organisés mais quelle douleur devant ces convois de paysans qui fuient l’invasion et qu’il faut, pour garder les routes libres, repousser à travers champs en faisant taire la pitié.

Une grande halte de trois-quarts d’heure, et c’est tout.

On tourne à l’ouest vers Clermont ; On redescend sur Brabançon. I1 est 20h30. Malgré l’encombrement des routes 45 kilomètres ont été parcourus depuis le matin. Et pourtant ce n’est pas le repos : il faut demeurer en alerte, accueillir les isolés, les gens perdus.

La nuit n’est pas terminée que l’on repart. Comme la veille et plus encore peut-être, on se heurte à l’encombrement comme la veille il n’y aura qu’une halte insuffisante où l’on peut cependant recevoir des vivres ; et par Vergnies, Rance, Sautain, Eppe, on atteint la forêt de Frélon. Avant de s’y engager, on se protège contre toute surprise et la 14e garde les lisières. Ce n’est pas la débacle mais l’émotion étreint le coeur. Il faut aller plus loin. On passe à Frélon, Glageon pour ne s’arrêter qu’à Rainsart. C’est le 25 ; il est près de 21 heures. On a marché depuis l’aube.

Il est curieux de lire dans les notes des bataillons que rien n’est laissé au caprice. L’heure du départ est fixée à 3h30 pour le 26 et l’on indique pour 4 heures le passage au point initial. Ces ordres sont un enseignement pour qui croirait à notre déroute. Pourtant il faut se décrocher car la cavalerie ennemie et l’artillerie légère nous serrent de près. Le mouvement de retraite continue par Etroengt Papleux. I1 est 19 heures. Va-t-on pouvoir dormir ? Non !, une marche de nuit s’impose. On gagnera ce soir même La Capelle et ce n’est qu’aux premières heures du 27 que l’on s’arrêtera à Lerzy.

La pluie tombe, le brouillard est dense. Les hommes n’ont pas mangé ; ils ont froid. Insuffisamment couverts par leur tenue de toile déjà usée, abandonnant dans l’excès de fatigue leur sac et leurs provisions, ils suivent, ils obéissent avec la certitude que l’offensive va reprendre.

Ils se sont à peine étendus pendant deux heures dans les champs humides que l’on repart de nouveau, cette fois avec l’espoir bien ferme de s’arrêter sur l’Oise. Mais on passe l’Oise à Sorbais et on longe la rive gauche jusqu’à Autreppe et l’on redescend encore vers le Sud pour s’établir sur un plateau au bois de Laigny. Il est 16 heures, c’est le 27. Depuis l’aube du 26 il n’y a pas eu 6 heures de repos.

Le 28, la marche en retraite est reprise. On traverse Saint-Gobert, Voharies, Berlancourt, Chatillon-les-Sons et l’on atteint La Ferté Chevrésis. Mais il y a du nouveau dans cette journée de marche. L’ordre reste plus grand. Les groupes d’artillerie de campagne s’abritent derrière nos colonnes.

Les armées françaises et allemandes sont accrochées maintenant autour de Guise. Un ordre d’offensive générale est lancé sur tout le front de la 5e Armée. La 38e Division sera en réserve et soutien de la 36e.

Le régiment remonte vers le NO de La Ferté Chevresis en direction de Villers-le-Sec et de Ribémont. On passe l’Oise avec entrain, la fatigue ne se sent plus et on progresse sur la rive droite, où la 75e Brigade garde l’avant et repousse l’ennemi. Mais les éléments du 3e Corps sont en retraite à droite. Le 1e Zouaves trop en flèche doit se replier. Il est soutenu dans son mouvement par nos compagnies avancées. On repasse l’Oise la rage au cœur et le soir du 29 le régiment s’installe pour la nuit à 1.200 mètres au Sud de Ribémont. La nuit reste calme et le lendemain le combat s’étend à L’Est sur le front de Plaine-Selves villers-le-Sec.

A 15h15 une lutte violente est engagée au Nord de Ribémont où le 3e Bataillon du 4e Zouaves soutient encore le 4e Tirailleurs. Les 4e et 11e Bataillons contiennent à l’Est la pression de l’ennemi. Ils se portent en avant avec ardeur sans se contenter d’une simple défensive. Toutefois, sur leur droite, l’épaisseur d’un bois les inquiète et rend leur position difficile.

A 16 heures un mouvement de repli s’impose dans la direction d’une crête située à 200 mètres en arrière. Tandis que ce mouvement s’exécute, le Capitaine Giraud, commandant la 14e Compagnie, aperçoit à la lisière Nord du bois une compagnie allemande qui s’y installe : “ Silence absolu, commande-t-il à ses hommes. Par un derrière moi. ” On défile dans les broussailles : “ Halte !, En tirailleurs. Les Prussiens sont devant nous. Nous allons charger, dit-il. En avant !, A la baïonnette ! ” Et l’on part à la belle manière. L’ennemi ouvre le feu, mais nos Zouaves sont sur lui. Il recule et l’on s’installe sur sa position. Mais l’artillerie allemande pris la 14e Compagnie sous son tir. Il devient impossible de garder la place et il faut l’évacuer. Les pertes sont lourdes ; il est impossible d’emporter les morts et les blessés graves. Le Capitaine Giraud et 3 chefs de section restent star le terrain.

Le Capitaine Giraud fut recueilli par les Allemands et soigné à l’ambulance d’Origny Saint-Benoit. Grâce à son énergie et à sa parfaite connaissance de la langue allemande il parvint à s’évader, à rentrer en France et nous le retrouvons en 1917 commandant un bataillon du 4e Zouaves. L’Adjudant Richard, seul chef de section encore debout, ramène les débris de la compagnie et rejoint le bataillon.

La marche vers le Sud va recommencer encore. Les blessés affluent lamentables. On les emmène, on les charge sur les mulets, on les traîne en brouette.

La journée a été dure pour le régiment. Le Capitaine Sorlin est tué. Les Capitaines Giraud et Faure sont blessés grièvement. Les Lieutenants Boyer, Frimigacci, Desbruères, l’Adjudant-Chef Cazazoprana sont tués. Cependant, notre offensive du 29 et du 30 a fait du mal à l’ennemi, a ralenti sa marche et masqué le repli de l’armée

Nos sections de mitrailleuses ont tiré chacune plus de 8000 cartouches en une seule journée et nos hommes qui ont saisi l’ennemi à la gorge savent maintenant qu’on peut lui en imposer. Mais ce n’est pas l’heure choisie par le haut commandement. Lentement, en bon ordre, on se dirige vers Renansart. Puis le lendemain 31 août on s’oriente vers Laon par Nouvion, Catillon, Pont-à-Bucy, Remies, Vivaise et Besny. Arrivé à Besny vers 18 heures on en repart à 22 heures en pleine nuit.

Par Cerny, Mons-en-Laonnois, Bourguignon, Chaillevois, Chavignon, Chavonne on atteint l’Aisne, d’un passage difficile, d’autant que le régiment est chargé de la protection de l’artillerie et que les avant-gardes nous talonnent de près.

Derrière le canal latéral que l’on franchit à Eys-la-Commune, on s’installe à Saint-Mard : mais pour peu de temps. II faut se presser. A 10 heures, le 2 septembre, on repart. Le régiment est le dernier de la colonne. Les bataillons sont échelonnés, le 4e à l’extrême arrière-garde.

La marche s’opère sans arrêt par Vauxtin, Bazoches Saint-Thibaut, Chéry, Cartreuve, Dravegny, Cohant CouIonges, Chamery. Les shrapnells ennemis nous font du mal, les convois marchent difficilement ; quelques voitures doivent être abandonnées et tombent aux mains de l’ennemi.

Le 3 septembre on descend toujours par Ronchères, Frélon. On passe la Marne à Passy et l’on atteint Celles-le-Condé par Courthiésy et Saint-Agnan. Où s’arrètera-on ?

Tous sont exténués. Nous avons désormais l’ennemi sur notre flanc droit. C’est sous ses feux d’artillerie et d’infanterie, en ripostant malgré la fatigue, malgré le désarroi où nous jette cette course précipitée vers le Sud, qu’il faut traverser Pargny, Artonges, Marchais-en-Bric, Montenils et Montolivet. Dans toute la journée, le régiment combat avec une énergie désespérante. La situation est critique.

Le 4 au soir il devait cantonner à Montrumiere, mais les Allemands y sont déjà. Il faut appuyer à l’Est et le régiment ne réussit à se dégager qu’au prix des plus grandes difficultés.

Mais voici le 5 septembre. La 5e Armée est déjà en place organisée et forte. On la rejoint par Meilleray, Saint-Martin-du-Bochet, Monceaux-les-Provins, Villiers-Saint-Georges et l’on s’arrête enfin prés de la ferme de Lengrand, sur le plateau, à 2 kilomètres au Nord de Provins.

Joffre peut lancer son ordre d’attaque. Ses arrière-gardes viennent d’échapper à l’ennemi. Nous n’avons laissé derrière nous que des morts et quelques traînards peu nombreux.



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